Partager l'article ! La descente en enfer: Une maison de poupée De Henrik Ibsen Mise en scène de Stéphane Bra ...
Une maison de poupée
De Henrik Ibsen
Mise en scène de Stéphane Braunschweig
Au théâtre de la Colline du 14 novembre 2009 au 16 janvier 2010 (en alternance avec Rosmerholm)
Durée : 2h30
Légèreté, rêve, illusion, mais aussi divorce, émancipation, carcan, sont les mots auxquels on pense en voyant Maison de poupée. Cette pièce considérable, écrite à la fin du XIXème siècle et qui est jouée cette saison dans pas moins de six scènes importantes à Paris, est celle d’un destin qui se joue sous nos yeux, en l’espace de deux ou trois jours.
On est à la veille de Noël, le couple de Nora et Thorvald Elmer s’enrichit et vit dans l’opulence. Tout n’est pour eux que
bonheur matériel. On apprend progressivement que Nora garde pour elle un secret : elle aurait sauvé la vie à son mari huit ans auparavant en lui payant un voyage. Mais elle a toujours
préféré lui faire croire que ce voyage était un cadeau de son père. Le terrible secret réside dans le prêt qu’elle avait à l’époque contracté auprès d’un homme, Krogstad. Mais ce Krogstad est
aujourd’hui employé de la banque que dirige Thorvald, et ce dernier a décidé de le licencier pour le remplacer par Madame Linde,
une vieille amie de Nora. Krogstad fait chanter Nora pour que celle-ci plaide en sa faveur, faute de quoi, il
révèlera le lourd secret. Et, entre eux, un homme seul et malade, le docteur Rank. Il est pour Nora celui qui accepte tout, le confident, mais aussi l’amoureux qui n’a jamais rien avoué.
L’amoureux qui s’en ira, touché par une maladie mortelle.
On perçoit rapidement certains enjeux de cette incroyable pièce. Des enjeux sociaux tout d’abord : la pièce semble à cet égard presque brûlante d’actualité. Elle nous pose les questions d’émancipation, réinterroge la structure familiale, et met en scène l’abandon, celui du mari et des enfants que Nora chérissait tant.
A travers la mise en scène de Stéphane Braunschweig, on perçoit des dimensions artistiques considérables. C’est que, toute
condensée fût-elle, la pièce est le récit d’une véritable descente en enfer de couple-modèle. Au premier acte, un décor blanc à la façon IKEA, une maison au décor épuré. C’est dans ce cadre que
le couple vit, léger, naïf, croyant aux illusions qu’offre le jour présent. Les murs blancs vont disparaître, laissant apparaître des parois grises, imposantes, austères, écrasantes, presque
cauchemardesques. On est pris dans une dynamique dont on sent qu’elle peut nous emmener
à la
tragédie. Fascinante dans sa robe noire, Nora danse, survoltée, elle veut forcer le destin. Elle pousse mari à tout accepter, à tenter le courage de Thorvald. Mais rien à faire. Le mari, présenté
à juste titre comme un peu falaud, parfois méprisable par son matérialisme, touche aussi par sa naïveté. Et, dans son obstination, on pourra discerner une dimension éminemment tragique de la
pièce : c’est la fatalité, non des dieux, non de la société, mais celle que l’homme s’impose à lui-même par son comportement.
Et puis il y a cette dynamique, cette direction qui prend tout son sens par la mise en scène. Le couple Elmer part d’une
légèreté pour rompre, s’abaisser en quelques sortes. Madame Linde et Krogstad, les anciens amants qui s’étaient séparés, se retrouveront au contraire. Dans cette symétrie où le docteur Rank joue
un rôle capital, on pense aux éternelles tensions entre rêve et réalité, entre l’illusion et le réalisme. Ibsen nous dit que le rêve bâti sur le mensonge s’effondrera un jour, qu’on ne peut pas
attendre un miracle concret qui doit subvenir rapidement. Un miracle ne peut venir qu’en abandonnant son attachement aux choses de la vie, et Nora le comprend durement. Les murs s’ent
rouvrent lorsqu’elle projette de se suicide, comme pour sortir de cette oppression. Puis ils
se referment : le suicide n’était pas la bonne solution, il n’y a peut-être pas de solution. Elle choisira de partir, lentement, laissant derrière elle son mari et ses enfants qu’elle
chérissait tant.
Témoignant d’une grande sensibilité, d’un profond travail du texte et d’une maîtrise des intentions, la mise en scène est servie par une impressionnante performance de tous les acteurs – Chloé Réjon (Nora) et Philippe Girard (le docteur) notamment. Seulement pourrait-on dire, peut-être, qu’elle frappe et interroge, voire fascine, plus qu’elle n’émeut. On retiendra peut-être surtout, non d’incroyables moments ou de grands sommets émotionnels, mais une grande fidélité au texte, qui impressionne, au risque, tout au plus de sembler parfois légèrement négliger la proximité avec le spectateur.
Chloé Réjon : Nora
Eric Caruso : Helmer
Bénédicte Cerutti : Madame Linde
Thierry Paret : Krogstad
Philippe Girard : Docteur Rank
Annie Mercier : Anne-Marie
Yann Leguern : le livreur
Les enfants en alternance : Esther Denis, Nil Dudoignon-Valade, Victor Fisbach, Lou Pouillon
Initialement, j’ai ouvert ce blog sans avoir d’objectif très clair. Je voulais avoir un endroit pour publier des articles sur ce que je voyais et ce que je pensais. Mes centres d’intérêt sont principalement, d’une part les sujets ayant rapport à la vie politique, l’histoire et la philosophie, d’autre part le théâtre. Depuis plusieurs mois, je consacre essentiellement ce blog à des commentaires de pièces de théâtre. Vous trouverez donc un certain nombre de ces commentaires à la rubrique « théâtre », mais aussi d’autres rubriques sur d’autres sujets. Pour l’année à venir, j’espère réussir à diversifier mes articles, ou en tout cas prendre le temps d’approfondir ce que j’écris.
N’hésitez pas à me laisser des commentaires : ils me pousseront justement à écrire !
Benjamin
Vu :
- 19 septembre : L'Avare à la
Comédie-Française
- 20 septembre : Partage de midi au
Théâtre Marigny
- 25 septembre : Les enfants de Saturne à l’Odéon
- 26 septembre : La Serva Amorosa au
Théâtre Hébertot
- 2 octobre : La douleur au Théâtre de l'Atelier
- 3 octobre : Après la répétition au CDN d'Aubervilliers
- 4 octobre : Figaro divorce à la
Comédie-Française
- 7 octobre : Philoctète au Théâtre de l’Odéon
- 10 octobre : Simplement compliqué aux Bouffes du Nord
- 16 octobre : Le songe de l'oncle à l'Epée de bois
- 17 octobre : Marie Stuart au TGP de Saint-Denis
- 22 octobre : Parole et guérison au Th. Montparnasse
- 28 octobre : Vers toi, Terre promise au Théâtre Marigny
- 29 octobre : Les Diablogues au Théâtre Marigny
- 7 novembre : Frères et soeurs à la MC93
- 10 novembre : Les étoiles dans le ciel de l'aube à la MC93
- 11 novembre : (A)pollonia au Théâtre de Chaillot
- 15 novembre : Les démons à la MC93
- 17 novembre : Philoctète au Théâtre des Abbesses
- 21 novembre : La pièce sans nom à la MC93
- 24 novembre : Maison de
poupée au Théâtre de la Colline
- 26 novembre : Tchevengour à la MC93
- 1er décembre : Vie et destin à la MC93
- 3 décembre : Les enfants du soleil au Théâtre 13
- 4 décembre : La ménagerie de verre (Th. d'Aubervilliers)
- 5 décembre : Rêves au Théâtre Mouffetard
Oncle Vania à la MC93
- 6 décembre : Juste la fin du monde à la C-F
- 10 décembre : Georges Dandin (Atelier Théâtre F. Jacquot)
- 11 décembre : Le dragon bleu au Théâtre de Chaillot
- 12 décembre : Médée au Théâtre des Amandiers
- 19 décembre : Rosmersholm au Théâtre de la Colline
- 20 décembre (?) : Les joyeuses commères... à la C-F
- 22 décembre : Qui est Monsieur Schmitt ? (Madeleine)
A voir :
- 23 décembre (?) : J. Weber seul en scène au Th. Marigny
- 30 décembre : La petite Catherine de Heilbronn à l'Odéon
2010 :
- 8 janvier : La guerre des fils de lumière... à l'Odéon
- 14 janvier : L'école d'opéra de Pékin à la MC93
- 21 janvier : Casimir et Caroline au Théâtre de la Ville
- 22 janvier : Deux voix au théâtre des Amandiers
- 23 janvier : Manhattan Medea au Théâtre de la Colline
- 29 janvier : La flûte enchantée à la MC93
- 5 février : Blackface à la MC93
- 6 février : Woyzeck à la MC93
- 11 février : Maison de poupées à la MC93
- 12 février : Hedda Gabler à la MC93
- 19 février : La toison d'or à la MC93
- 26 février : Maison de poupée au Th. de la Madeleine
- 12 mars : Cymbeline à la MC93
- 13 mars : Ode maritime au Théâtre de la Ville
- 16 mars : Zemire et Azor à l'Opéra Comique
- 19 mars : Les Justes au Théâtre de la Colline
- 23 mars : Un tramway nommé Désir au théâtre de l'Odéon
- 2 avril : Maison de poupée au théâtre des Amandiers
- 9 avril : La trilogie de la villégiature à la MC93
- 10 avril : Epousailles et représailles (th. des Amandiers)
- 16 avril : Invasion ! au théâtre des Amandiers
- 5 juin : Israel Galvan au Théâtre de la Ville
- 8 juin : Combat de nègre et de chiens au Th. de la Colline
- 9 juin : Flowers in the mirror au théâtre des Amandiers
- 11 juin : Jean-Louis Trintignant au théâtre des Amandiers
- 14 juin : Les âmes mortes à la MC93
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