Les enfants de Saturne
Texte et mise en scène d’Olivier Py
Au théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier) du 18 septembre au 24 octobre 2009
J’attendais
beaucoup de la mise en scène des Enfants de Saturne mise en scène par l’auteur Olivier Py. J’avais lu la pièce avec le sentiment d’avoir découvert un chef-d’œuvre. Parce qu’Olivier Py a
le don, me semble-t-il, de parler de tout, de créer à travers la trop débordante exubérance de ses dialogues, des personnages errants, perdus et illuminés, mais soulevant des vérités, le tout
dans une construction poétique en devenir. Pour moi, Olivier Py avait pitié de ses personnages. Cela était justifié, croyais-je, par le sens désastreux de l’histoire. Celle d’une famille maudite,
dans laquelle on cultive l’inceste, où Ré, le fils illégitime de Saturne, le directeur d’un journal en ruine, veut détruire tout ce qui l’entoure, à commencer par Ans, Paul et Simon, les enfants
légitimes de Saturne. L’on devait, dans mon esprit, avoir réellement pitié du délire de Saturne que l’on pouvait trouver fou, avoir pitié de la faiblesse de Virgile, le fils de Simon
continuellement violé par ce dernier. L’on devait avoir pitié de la vaine, parce que trop médiocre, tentative de reconstruction poétique de Nour, le jeune homme incarnant la trop fragile
perfection mais l’espoir possible, de ses envolées délirantes sur l’amour et la poésie. Et la beauté de la pièce, pour moi, venait d’une belle simplicité, celle qui reste lorsque toute exubérante
et délirante tentative de reconstruction après le désastre a manifestement échoué. Nour et Virgile sur la baleine, dans la scène finale, continuant de disserter sur le bonheur, sur le « jour
qui vient » : « Pensons de toute notre force à l’instant qui vient, à celui qui vient et que nous reconnaîtrons, au jour qui vient et qui sera notre royaume, à l’été qui vient et
qui fourmille d’étincelles ». Une baleine perdue dans l’océan, le « jour qui vient et qui sera notre royaume »… Beauté de la simplicité, création d’un nouvel univers, de nouveaux
liens, après cette catastrophe, me disais-je. Le reste, les étincelles dont on se demande ce qu’elles viennent faire là ? Les séquelles de la dite-catastrophe dans l’esprit des deux
personnages !
Il y a quelque chose de génial dans cette tension entre l’écrasante tragédie et la trop légère mélancolie, la trop incertaine
errance, l’aspect trop illuminé des personnages d’autre part. Quelque chose de très beau dans ce gouffre apparent. De quoi s’occupe l’art, de quoi vit-il ? De la tragédie ou de la
mélancolie ? Peut-on mêler la fatalité de la tragédie d’une part et le délire bar
oque d’autre part ? Quel est le poids des mots lorsqu’on tente
cette expérience artistique d’en rajouter à foison ? Et dans l’histoire, que deviennent ces mots en trop, lancés vers le ciel dans un moment d’oubli ? Quel sens ont-ils dans la bouche
de ces personnages qui ne savent pas ce qu’ils disent ? Et sans doute O. Py nous interroge-t-il aussi sur la religion, en tout cas la spiritualité : quelle place entre la résignation de
la fatalité et la mélancolie ? Beaucoup de critiques ont regretté que Py en mette « trop » dans son texte. Une spectatrice pestait contre la « mégalomanie de ce mec qui pète
plus haut que son cul sous prétexte qu’il dirige l’Odéon ». Et si ce « trop » était volontaire ? Et si les références qui fusent – à la Bible, au mythe de Saturne qui mangeait ses
enfants pour garder le pouvoir, aux tragiques grecs, à Claudel, Shakespeare entre autres – apportaient aux dialogues une fluidité surnaturelle pour donner le sentiment que ce sont des personnages
errants et illuminés qui parlent, et non un auteur qui aurait vu trop grand ?
L’ennui est que la mise en scène ne sert absolument pas cette interprétation du texte. Le spectacle des Enfants de
Saturne a été pour moi une déception. La principale raison a été, je crois, la mauvaise gestion des personnages, malgré des comédiens excellents : là où je voyais des personnages en
transe, le regard perdu ou fuyant vers le ciel, parlant à ce ciel d’une toute petite voix folle, mélancolique et pleine d’un espoir vain, j’ai vu des êtres trop conscients, réels parce que les
personnages du texte n’étaient pour moi pas vraiment humains, le regard colérique plus que fou, s’adressant au public pour véhiculer un message. Un « message »… C’est à ça qu’une bonne
partie du texte est trop souvent réduite. Et de là à tomber dans le discours provocateur criard pseudo-avant-gardiste chargé de lourdeurs et soulignant la noirceur du texte initial, il n’y a pas
de nombreux pas à franchir.
Heureusement, le côté baroque un peu illuminé voire
délirant de la pièce se retrouve en partie dans la scénographie. Un gradin qui tourne, des décors très, très, très réalistes, bref, un univers où l’on se prend à penser que des êtres irréels
pourraient être vraiment perdus. Seulement, ce type de scénographie à 360 degrés crée un sentiment d’étouffement qui a été assez insupportable pour certains spectateurs – trois d’entre eux qui
voulaient sortir se sont fait surprendre, au moment où ils atteignaient le bas des gradins, par l’emballement de ces gradins ! – et qui, surtout, ne sert pas forcément le sens de la pièce.
Comme il est dommage de ne pas trouver l’adéquation, une sorte de « symbiose dissonante » entre la scénographie et les personnages… On a le sentiment que la mise en scène peine en
permanence à trouver le juste équilibre. Par exemple, O. Py a eu l’idée de travestir totalement, au début, Virgile, le fils violé. Une idée porteuse de sens, mais qui imprime directement l’image
d’un personnage blessé mentalement. Mais le même Virgile réapparaît quelques scènes plus tard non travesti, déclamant son texte sans qu’on puisse soupçonner le moindre effet dévastateur de la
maladie dévorante de son père…
Je reste donc globalement sur une petite déception. Je n’ai pas retrouvé sur scène la pièce qui m’avait tant impressionné, qui m’avait donné tant d’idées de mises en scène possibles. Malgré des comédiens tous excellents individuellement. Malgré un metteur en scène dont on m’avait dit tant de bien, et qui avait déjà le mérite d’avoir écrit le texte ! Un metteur en scène qui, pour ce que j’en sais, réserve bien des surprises. Le genre à provoquer, construire, créer, inventer, se tromper… Le genre original, prolifique - on peut trop - qui fait sortir des spectateurs. Bref, le genre à faire date.
Nâzim Boudjenah : Paul
Amira Casar : Ans
Matthieu Dessertine : Virgile
Mathieu Elfassi : Un Serveur
Michel Fau : Ré
Philippe Girard : Simon
Frédéric Giroutru : Nour
Laurent Pigeonnat : Silence
Olivier Py : Monsieur Loyal
Bruno Sermonne : Saturne
Pierre Vial : Le Fossoyeur
De Paul Claudel
seront conquis. C’est mon autre coup de cœur du Festival d’Avignon : le Cirque des Mirages. Sur scène, deux hommes : un pianiste énigmatique à l’air
sympathique, Fred Parker. Un chanteur, à la silhouette immense et inquiétante, Yanowski. Le second a écrit les paroles, le premier la musique. Ils se sont rencontrés au milieu d’une rixe dans une
boîte de nuit aux Etats-Unis, et grâce à cette rencontre, nous offrent un tour de chant inestimable. Ils définissent ce spectacle comme cabaret expressionniste, ressuscitant en fait les grandes
heures de la chanson et du cabaret qui raconte et illustre une histoire. On pense, encore une fois, très fort à Jacques Brel…
beaucoup. Car la
plume de Yanowski ne se contente pas de nous dire « le diable existe ». Pas d’hérésie simpliste ni de chanson qui serait iconoclaste pour le principe. Non, la « patte
humaine » est omniprésente dans ce spectacle : c’est bien un univers humain, à portée de main. L’amour à mort est peut-être l’une des plus belles chansons d’amour jamais écrite
(à mon subjectif avis). Le rêve revient, voyage et est en permanence au centre de tout. Combien de chansons illustrent explicitement les rêves incroyables de l’esprit humain…? C’est bien un
imaginaire purement et simplement humain qui est illustré ici, non une construction gargantuesque à la Star Wars – laquelle, cependant, a bien d’autres qualités également ! Un point d’orgue
du spectacle serait la dernière, celle de l’aveugle. Yanowski, avec les mots les plus simples qui soient, en une minute trente, nous dit que l’art est le fruit d’un imaginaire humain. On fait de
l’art parce qu’on croit à notre imaginaire et à nos rêves. « Parce que c’est bon d’y croire ».
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